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HEIMLICH AU CHIEN QUI FUME
Edith de Cornulier-Lucinière


PHIL,

Depuis que tu es parti, la lumière se fait peu à peu. Je connaissais ton visage : je ne pouvais imaginer les abîmes que ton sourire tendre, tes yeux fragiles, ton air absent dissimulent. A l'aube, quand j'ouvre les yeux, me revient ta phrase : « c'est la première fois que je rencontre une femme qui me donne envie d'avoir un enfant ». La seule phrase -- fatale -- qui m'ait poussée à quitter les sentiers de l'amour encapoté. Dieu sait maintenant où tu es, ce que tu fais. Ce matin, je n'avais toujours pas reçu d'e-mail.

Peu tendre Phil.

Quand je suis descendue au bar où nous déjeunions souvent, quatre filles étaient attablées. J'ai reconnu l'une d'elles : Adélaïde suivait des cours de français avec toi à la Sorbonne. Une Suisse Allemande. Elle, elle ne m'a pas reconnue. Adélaïde leur racontait sa triste histoire : depuis quinze jours elle attendait un email, d'un homme avec qui elle avait eu une histoire à Paris. Rentré à Chicago, l'homme ne donnait plus de nouvelles.

Je me suis demandée si tous les touristes américains laissent leur copine à Paris puis disparaissent sans plus donner de nouvelles. J'ai failli faire une généralité ; j'avais tort. C'est une particularité.

N'est-ce pas, Phil ?

Un couple d'américains entra. Les quatre copines baissèrent le ton. Les deux protagonistes du couple entamèrent une conversation en hurlant presque. L'homme, que la femme appelait Jake, bégayait beaucoup. La femme, que Jake appelait Darling, zozotait un peu.

Ils n'écoutèrent pas la discussion passionnée entre les quatre jeunes femmes. Adélaïde pleurait presque en parlant ainsi à ses trois copines. Une dénommée Bibiane, longue femme aux yeux noirs, au sourire lointain, lui disait de l'appeler.

Une autre, nommée Carine, petite boulotte charmante, lui conseillait d'envoyer un e-mail. La troisième copine, Dorothée, cheveux courts, cuir bardé de chaînes autour du corps, lui proposa de faire la seule chose raisonnable dans une telle situation : l'oublier.

La pauvre Adélaïde protesta:

-- Il me disait que c'était la première fois que...

Je n'entendis pas la fin de la phrase. Le serveur passa près de moi en chantant.

Drôle de Phil.

Le couple d'américains, qui avait commandé d'énormes assiettes de viande, mangeait fébrilement. Je les regardais engloutir pour ne pas avoir l'air d'écouter les jeunes femmes.

-- Oublie le, je te répète, scandait Dorothée.

-- Il lui est peut-être arrivé quelque chose, murmura Adélaïde. J'ai peur pour lui.

-- J'ai peur pour toi, lui répondit Dorothée. Oublie, passe à autre chose.

Adélaïde se mit à trembler. Elle était sur le point de craquer. Sa voix se brisa :

-- Vous ne pouvez pas savoir… Je ne vous ai pas…

Elle ne put finir : un hurlement fendit l'air enfumé du bar. L'américaine sanglotait au fond du bistrot. Son mari s'étouffait. Il était rouge violet, manifestement il ne respirait plus depuis quelques secondes. Chacune des personnes présentes crut qu'elle allait vivre cette chose si rare dans nos grandes villes modernes, si propres : assister à une mort en direct.

Charmant Phil.

Adélaïde bondit sur lui. Sans crier gare elle lui donna cinq claques dans le dos. L'épouse du pauvre homme hurla de plus belle. Adélaïde se posta derrière l'homme, entoura ses bras autour de son corps obèse ; elle se mit à pratiquer le heimlich ; je reconnus avec stupeur la technique de sauvetage apprise en cours de sport, à quinze ans. Comme toutes les choses apprises à l'école, je n'aurais jamais cru que ce pourrait être utile. Soudain, l'homme cracha une énorme boulette de pain. Il se remit à respirer.

Quelle histoire, Phil.

Elle avait sauvé une vie.... Son visage, pourtant, demeurait noyé d'angoisse. Les quatre copines qui avaient retenu mon attention ne tardèrent pas à se sortir du bar. De toutes façons, nous venions de vivre quelque chose de trop important pour reprendre les choses là où elles en étaient avant le heimlich. Les deux Américains se serraient dans les bras.

Dorothée enfourcha une motocyclette qui attendait devant le bar, dans le grand soleil d'hiver. Carine prit Bibiane par le bras: elles s'en allèrent vers la bouche de métro, dont la chaleur puante abriterait leurs commentaires sur l'amour raté d'Adélaïde pour le touriste américain. Quant à elle, elle longea la rue qui longeait la vitrine du bar. Je l'observai marcher avec fraternité. Quelque chose m'interpella. Je reconnus, en la voyant marcher, quelque chose de familier dans sa silhouette mince. Adélaïde, elle aussi, était enceinte de quelques mois. Ainsi elle n'avait pas osé le dire à ses trois comparses.

Puis je le reconnus. J'ai failli rire ; le rire n'est pas sorti. Pour la première fois depuis que j'ai obtenu mon doctorat d'astrophysique avec les Félicitations du jury, je me suis demandée si j'étais idiote. Ton chandail gris rayé de beige flottait autour de ses épaules.

Sacré Phil.

J'aurais du suivre les conseils de Dorothée : « la seule chose à faire avec un imbécile de cette trempe, c'est de l'oublier ». Force est de constater que je suis le conseil de Carine : je t'écris une lettre. J'espère qu'Adélaïde aura été plus intelligente que moi, pourtant j'ai peur qu'elle suive le conseil de Bibiane. Tu recevrais alors cette lettre quelques jours après son mail.


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